
BIM, IA, relevés 3D et jumeaux numériques : sommes-nous en train de changer la manière de concevoir et gérer les espaces paysagers au Maroc ?
Un parc est livré. Les travaux sont réceptionnés. Les plans de récolement sont archivés et le marché est clôturé. Quelques années plus tard, une question pourtant simple se pose : que savons-nous réellement de ce parc ? Où passe exactement le réseau d’arrosage ? Quelle électrovanne commande quel secteur ? Quelle espèce a été plantée à cet emplacement ? Combien d’arbres ont été remplacés depuis la réception ? Quel modèle de luminaire a été installé ? Où retrouver sa fiche technique ? Quel revêtement se trouve sous une réparation réalisée trois ans auparavant ? Les informations existent souvent quelque part : plans DWG, PDF, bordereaux, fiches techniques, rapports de chantier, tableaux Excel ou archives du gestionnaire. Mais l’espace paysager lui-même n’est généralement pas géré comme un système d’information vivant. C’est précisément cette question que soulève l’article When the Landscape Becomes a Digital Asset, publié dans l’édition de juillet 2026 de Landscape Middle East. Et derrière un sujet qui pourrait sembler réservé aux spécialistes du BIM apparaît en réalité une évolution beaucoup plus importante :et si le véritable livrable d’un projet paysager n’était plus seulement l’espace construit, mais également la donnée permettant de le connaître, de l’entretenir et de le faire évoluer ?
Du plan de récolement à la mémoire numérique du paysage
La transformation numérique du secteur de la construction s’est longtemps concentrée sur le bâtiment. Le paysage présente pourtant exactement le même problème, avec une difficulté supplémentaire : il évolue en permanence. Un bâtiment réceptionné aujourd’hui ressemble encore largement au même bâtiment quelques années plus tard. Un paysage, non. Les arbres grandissent. Certains meurent et sont remplacés. Les réseaux d’irrigation sont modifiés. Des équipements sont réparés. Les usages évoluent. Les revêtements sont repris. De nouvelles plantations apparaissent. Le magazine souligne justement que les espaces publics évoluent pendant des décennies et que les équipes de maintenance héritent d’informations provenant de multiples consultants et entreprises. Sans documentation numérique fiable, leur gestion devient progressivement plus complexe. La question n’est donc plus seulement : « Avons-nous les plans ? » mais : « Avons-nous une information structurée, actualisable et exploitable sur ce que nous gérons ? »
Un arbre n’est plus seulement un symbole sur un plan
Prenons un exemple simple. Dans un plan paysager classique, un arbre est représenté graphiquement et identifié par une légende. Dans un véritable système d’information paysager, ce même arbre pourrait devenir un objet numérique géolocalisé auquel sont associées différentes informations :
Phoenix dactylifera
→ position géographique
→ date de plantation
→ pépinière d’origine
→ taille à la plantation
→ diamètre
→ état phytosanitaire
→ historique des interventions
→ consommation ou secteur d’arrosage
→ date du dernier contrôle
→ photographie actualisée.
Même principe pour une électrovanne, un regard, un banc, un candélabre ou un revêtement. Le magazine pousse précisément cette logique en considérant les arbres, systèmes d’irrigation, revêtements, mobilier et équipements publics comme des actifs à long terme nécessitant une information fiable pendant leur cycle de vie. À ce moment-là, le plan cesse d’être simplement une représentation graphique. Il devient une base de données spatiale.
Du terrain au jumeau numérique
L’une des technologies présentées dans l’article est particulièrement intéressante : le reality capture. Un site existant peut être relevé par différentes techniques produisant notamment des nuages de points. L’article présente des workflows dans lesquels l’IA intervient pour transformer ces relevés en modèles IFC structurés beaucoup plus rapidement qu’une reconstruction entièrement manuelle. Pour le paysage, le potentiel est considérable. Le relevé ne servirait donc plus uniquement à produire un fond de plan pour une nouvelle étude. Il pourrait devenir le point de départ de la reconstruction numérique du patrimoine existant.
Misk City : lorsque paysage et infrastructures travaillent dans le même environnement
Le magazine présente notamment le cas de Misk City à Riyad. Le projet nécessitait de coordonner la conception paysagère entre plusieurs équipes d’architecture en intégrant espaces publics, déplacements piétons, plantations et infrastructures enterrées dans un environnement BIM fédéré. L’intérêt n’était donc pas simplement de produire une belle maquette 3D. Le modèle permettait notamment de coordonner les zones plantées, les contraintes structurelles et les interfaces du domaine public avec un niveau de précision difficile à obtenir par une documentation traditionnelle isolée. C’est là que la notion de BIM paysager prend tout son sens.
« The real asset is the information »
L’une des phrases les plus importantes de l’article vient de Paul Surin, de building SMART Saudi Arabia : Le véritable actif, c’est l’information. Cette phrase résume presque tout le sujet. Un modèle 3D spectaculaire mais mal renseigné présente finalement peu d’intérêt pour un gestionnaire. À l’inverse, une information correctement structurée peut continuer à servir longtemps après la fin de la conception. Le magazine insiste d’ailleurs sur un point essentiel : l’intelligence artificielle ne produit des résultats réellement utiles que lorsqu’elle travaille à partir de données structurées, fiables et interopérables. Automatiser une mauvaise information ne résout pas le problème.
Et au Maroc ?
C’est probablement là que le sujet devient le plus intéressant. Le Maroc investit dans des parcs, promenades, espaces verts, campus, places publiques et aménagements urbains dont la durée de vie se compte en décennies. La question à poser n’est donc pas nécessairement : « Devons-nous tous passer au BIM demain ? » Ce serait réducteur.La véritable question est :
Comment faire en sorte que l’information produite pendant les études et les travaux reste exploitable par celui qui devra gérer l’espace dix ans plus tard ?
Cela peut commencer beaucoup plus simplement qu’un jumeau numérique spectaculaire.
- Un inventaire géoréférencé.
- Une nomenclature cohérente des équipements.
- Une base SIG.
- Des fiches patrimoniales normalisées.
- Un plan de récolement correctement structuré.
- Des identifiants uniques pour les arbres et équipements.
- Une documentation technique reliée aux objets concernés.
Puis, progressivement, BIM, IFC, reality capture, IoT et intelligence artificielle peuvent venir enrichir cette infrastructure informationnelle. L’article insiste précisément sur l’importance des standards ouverts comme IFC, afin que l’information demeure accessible indépendamment du logiciel utilisé aujourd’hui ou dans plusieurs décennies.
Le paysagiste pourrait devenir aussi gestionnaire de données
Cette évolution pourrait finalement modifier une partie du métier. Nous avons appris à produire : plans → coupes → détails → BDP → DQE → plans de récolement.
Demain, certains projets pourraient exiger également : objets → attributs → identifiants → géolocalisation → historique → données d’exploitation.
Le paysagiste ne disparaît évidemment pas derrière la donnée. Au contraire. Parce que quelqu’un doit décider quelle information est importante pour comprendre et gérer un paysage vivant. Et cette connaissance appartient précisément au métier.
- L’IA pourra accélérer le traitement.
- Le scanner pourra mesurer.
- Le BIM pourra structurer.
- Le SIG pourra localiser.
- Les capteurs pourront renseigner.
Mais il faudra toujours déterminer ce qu’il est pertinent de mesurer, de conserver et de transmettre. C’est peut-être là que se trouve la véritable révolution numérique du paysage. Pas dans la 3D. Pas même dans l’intelligence artificielle. Mais dans le passage d’une logique où nous livrons des documents à une logique où nous construisons et transmettons de l’information. C’est exactement la conclusion vers laquelle converge l’article de Landscape Middle East : l’avenir de la pratique numérique ne consiste pas simplement à produire de meilleurs modèles, mais de meilleures informations permettant de concevoir, construire, entretenir et gérer les paysages pendant leur cycle de vie.
Source & inspiration : adaptation éditoriale et mise en perspective pour le contexte marocain de When the Landscape Becomes a Digital Asset – How AI, reality capture and open information standards are changing the way landscapes are documented, coordinated and managed, Landscape Middle East, juillet 2026. L’article original rend compte d’un webinar Graphisoft réalisé en collaboration avec SnapTwin et avec la participation de buildingSMART Saudi Arabia.